Terres cultivables en abondance, millions d''Africains affamés : le paradoxe

Terres cultivables en abondance, millions d''Africains affamés : le paradoxe

L'Afrique regorge de terres cultivables, mais des millions ont faim. Accaparement, irrigation, politiques : les causes et les solutions possibles.

Betfrika Team
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L'Afrique regorge de terres cultivables, mais des millions ont faim. Accaparement, irrigation, politiques : les causes et les solutions possibles.

L'Afrique possède près de 60 % des terres cultivables non exploitées de la planète. Pourtant, plus de 280 millions d'Africains souffrent de la faim chaque jour. Ce paradoxe cruel interroge profondément notre modèle de développement et nous oblige à regarder en face une réalité dérangeante : le continent qui pourrait nourrir le monde peine à nourrir ses propres enfants. Comment expliquer cette contradiction flagrante ? La réponse ne se trouve pas dans le manque de terres, mais dans la manière dont nous les utilisons, dont nous les valorisons, et surtout dans la façon dont nous percevons ceux qui les travaillent.

Ce paradoxe n'est d'ailleurs pas unique à l' Afrique. Les agriculteurs en Europe et en Afrique font face à des défis comparables bien que dans des contextes différents : dévalorisation du métier, pression économique, politiques inadaptées. Mais en Afrique, ces problèmes se combinent avec des dynamiques historiques et économiques qui aggravent dramatiquement la situation. Comprendre ces mécanismes devient urgent si nous voulons inverser la tendance et construire une véritable souveraineté alimentaire pour le continent.

Le grand détournement : quand les terres africaines nourrissent d'autres continents au lieu de leurs propres populations

Depuis les années 2000, l'Afrique a connu une vague sans précédent d'acquisitions massives de terres agricoles. Environ 25 millions d'hectares ont changé de mains sur le continent dans des transactions impliquant des investisseurs étrangers et des élites nationales. Ces surfaces immenses, équivalentes à plusieurs pays européens, ont été transférées souvent dans l'opacité totale, loin des regards des communautés qui cultivaient ces terres depuis des générations entières.

Le phénomène porte un nom technique : l'accaparement foncier à grande échelle. Derrière cette expression se cache une réalité humaine brutale et déchirante. Des familles entières perdent leurs terres ancestrales du jour au lendemain. Des villages se retrouvent soudainement encerclés par des plantations industrielles immenses qui s'étendent à perte de vue. Des sources d'eau traditionnelles, utilisées depuis des siècles, deviennent subitement inaccessibles, protégées par des clôtures et des gardes de sécurité. Et surtout, les cultures vivrières qui nourrissaient directement les populations locales, le mil, le manioc, le maïs, disparaissent brutalement au profit de monocultures géantes destinées exclusivement à l'exportation vers les marchés internationaux.

Au Mozambique, des dizaines de milliers d'hectares ont été concédés à des entreprises étrangères pour produire du jatropha, une plante censée fabriquer du biocarburant miracle pour les voitures européennes. Les promesses étaient nombreuses et alléchantes : emplois massifs, développement rural, modernité, prospérité. La réalité fut tout autre. De nombreux projets ont été purement et simplement abandonnés après quelques années, laissant derrière eux des terres dégradées, épuisées chimiquement, et des communautés dépossédées qui ne pouvaient même plus cultiver leurs propres aliments. Au Kenya, des projets similaires ont remplacé des terres de pâturage essentielles par des plantations géantes de roses rouges destinées aux bouquets romantiques des marchés européens, pendant que les éleveurs locaux perdaient définitivement leurs moyens de subsistance traditionnels.

Ces acquisitions massives ont fréquemment échoué à produire les bénéfices économiques annoncés avec tant de fanfare. De nombreuses concessions sont restées complètement non exploitées pendant des années, gelant ainsi des terres productives sans créer aucune richesse. D'autres ont créé quelques emplois, certes, mais des emplois extrêmement précaires, mal payés, saisonniers, sans aucune protection sociale, au lieu d'améliorer réellement la sécurité alimentaire locale comme promis initialement. Pire encore, ces projets ont systématiquement remplacé des systèmes agricoles diversifiés et autonomes, qui nourrissaient les familles depuis toujours, par des modèles industriels rigides, totalement dépendants d'intrants chimiques coûteux importés et entièrement orientés vers les marchés internationaux volatils plutôt que vers les besoins locaux concrets.

Les impacts environnementaux de ces acquisitions sont également dévastateurs et durables. Selon le CIRAD, l'accaparement foncier contribue massivement à la déforestation, à la perte irréversible de biodiversité, à la dégradation chimique des sols et à l'épuisement dramatique des ressources en eau. Des écosystèmes entiers sont détruits pour faire place à des monocultures industrielles qui, ironiquement, appauvrissent les terres au lieu de les valoriser durablement.

Les obstacles structurels profonds : irrigation insuffisante, outils archaïques, politiques défaillantes et dévalorisation sociale du métier agricole

L'accaparement foncier n'explique évidemment pas tout à lui seul. Si des millions d'hectares fertiles restent en friche alors que la faim persiste et s'aggrave, c'est aussi parce que l'agriculture africaine fait face à des obstacles structurels que les politiques publiques n'ont jamais vraiment pris au sérieux ni traités avec l'urgence qu'ils méritent.

Premièrement, les petits producteurs africains manquent cruellement d'outils modernes et d'accès aux technologies de base. En Afrique subsaharienne, seulement environ 4 % des terres cultivées sont irriguées correctement. Le reste dépend entièrement de pluies de plus en plus irrégulières et imprévisibles à cause du changement climatique qui frappe durement le continent. Les paysans cultivent encore trop souvent avec des outils manuels rudimentaires hérités de leurs grands-parents, sans aucun accès réel à des semences améliorées adaptées, à des engrais abordables ou à des formations techniques appropriées qui pourraient multiplier leurs rendements.

Deuxièmement, les infrastructures de stockage et de transformation des récoltes sont dramatiquement insuffisantes sur l'ensemble du continent. Des tonnes de nourriture pourrissent chaque année après les récoltes faute de silos corrects, de chambres froides, de routes praticables pour transporter rapidement les produits vers les marchés. Cette perte énorme représente un gaspillage inacceptable alors que des millions ont faim à quelques kilomètres seulement.

Troisièmement, l'accès au crédit agricole reste un luxe inaccessible pour la majorité écrasante des petits producteurs africains. Sans capital de départ, impossible d'investir dans des outils performants, d'acheter des intrants de qualité, de payer une main-d'œuvre supplémentaire pendant les périodes critiques. Les banques considèrent les agriculteurs comme des clients à risque et leur refusent systématiquement des prêts, créant ainsi un cercle vicieux de pauvreté rurale dont il est presque impossible de sortir.

Quatrièmement, les politiques agricoles nationales privilégient souvent les grandes exploitations tournées vers l'exportation plutôt que les petits producteurs qui nourrissent réellement les populations locales. Les subventions, quand elles existent, bénéficient rarement aux paysans les plus pauvres. Les programmes de formation et de vulgarisation agricole sont sous-financés, mal organisés, et n'atteignent pas les villages les plus reculés qui en auraient le plus besoin.

Cinquièmement, et c'est peut-être le problème le plus insidieux et difficile à résoudre, l'agriculture est perçue socialement comme un métier de misère, un travail dégradant réservé à ceux qui n'ont pas pu faire d'études. La jeunesse africaine rêve massivement de partir en ville, de trouver un emploi de bureau climatisé, de porter un costume-cravate plutôt qu'une houe sur l'épaule. Cette dévalorisation sociale profonde du métier d'agriculteur alimente un exode rural massif qui prive les campagnes de bras jeunes et vigoureux, tout en gonflant démesurément des villes qui ne peuvent absorber cette main-d'œuvre. Cette dynamique d'érosion des valeurs traditionnelles et de rupture générationnelle touche également d'autres aspects de la vie rurale, comme le désintérêt croissant pour les fêtes traditionnelles en Afrique de l'Ouest, créant une crise identitaire profonde dans les communautés.

“”Solutions concrètes et réalistes : sécurisation foncière, revalorisation paysanne, irrigation, formation et souveraineté alimentaire””

Face à ce tableau sombre mais réaliste, le fatalisme serait une erreur impardonnable. Des solutions concrètes, éprouvées et réalisables existent pour transformer l'agriculture africaine et mettre fin à ce paradoxe cruel de la faim au milieu de l'abondance potentielle.

La première priorité absolue consiste à sécuriser juridiquement les droits fonciers des petits producteurs et des communautés rurales. Tant que les paysans ne seront pas certains de pouvoir garder leurs terres, ils n'investiront jamais dans leur amélioration à long terme. Il faut reconnaître légalement les droits coutumiers sur la terre, simplifier drastiquement les procédures d'enregistrement foncier, et protéger les communautés contre les expropriations abusives et les acquisitions frauduleuses. Plusieurs pays africains ont commencé à réformer leurs législations foncières dans ce sens, mais les efforts doivent s'intensifier et surtout se traduire concrètement sur le terrain.

La deuxième priorité est de revaloriser socialement et économiquement le métier d'agriculteur pour le rendre attractif aux yeux de la jeunesse africaine. Cela passe par plusieurs leviers complémentaires : améliorer substantiellement les revenus agricoles grâce à de meilleurs prix garantis et à des circuits de commercialisation équitables, développer massivement la formation technique moderne pour que les jeunes voient l'agriculture comme un secteur innovant et technologique plutôt qu'archaïque, faciliter l'accès au crédit agricole à des taux raisonnables — des défis qui rappellent ceux que rencontrent les jeunes entrepreneurs africains face aux obstacles structurels et de promouvoir des modèles d'entreprises agricoles modernes, rentables et respectueuses de l'environnement qui peuvent inspirer une nouvelle génération d'agri-entrepreneurs.

La troisième priorité concerne l'extension massive de l'irrigation. Passer de 4 % à 20 ou 30 % de terres irriguées permettrait de multiplier considérablement les rendements, de sécuriser les récoltes face aux aléas climatiques croissants, et de permettre plusieurs cycles de culture par an au lieu d'un seul. Cela nécessite des investissements publics importants dans les infrastructures hydrauliques : barrages, canaux, systèmes de goutte-à-goutte, pompes solaires. Plusieurs technologies d'irrigation économes en eau et adaptées aux petites exploitations existent déjà et doivent être diffusées largement.

La quatrième priorité porte sur le renforcement des infrastructures de stockage, de transformation et de commercialisation. Construire des silos modernes dans chaque région agricole, développer des unités de transformation agroalimentaire locale qui créent de la valeur ajoutée et des emplois, améliorer les routes rurales pour désenclaver les villages producteurs, créer des marchés de gros organisés où les paysans peuvent vendre directement sans intermédiaires parasites qui captent l'essentiel de la marge. Ces infrastructures réduiront drastiquement les pertes post-récolte et amélioreront les revenus des producteurs.

La cinquième priorité consiste à réorienter fondamentalement les politiques agricoles nationales vers la souveraineté alimentaire plutôt que vers l'exportation à tout prix. Cela signifie prioriser les cultures vivrières qui nourrissent directement les populations locales, soutenir activement l'agriculture familiale et paysanne qui emploie la majorité de la population rurale, protéger intelligemment les marchés locaux contre les importations massives qui ruinent les producteurs nationaux, et investir massivement dans la recherche agronomique adaptée aux conditions africaines spécifiques plutôt que d'importer des modèles inadaptés.

Chez Betfrika, nous croyons fermement que l'agriculture africaine peut nourrir dignement le continent et même contribuer à la sécurité alimentaire mondiale, mais cela exige une transformation profonde des politiques, des mentalités et des pratiques. Si vous partagez cette vision, si vous souhaitez contribuer concrètement à cette transformation nécessaire, nous vous invitons à nous rejoindre. Découvrez nos initiatives agricoles et nos opportunités d'engagement sur notre page Travailler avec nous ou contactez-nous à info@betfrika.org. Ensemble, transformons le paradoxe en abondance partagée.

Betfrika Team

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Regards & Perspectives

2 janv. 2025