Quand le secret devient spectacle, les mystères africains perdent leur force. Analyse critique de la profanation du sacré à l'ère médiatique.
Il existe en Afrique des traditions millénaires, transmises de génération en génération, enveloppées d'un voile de mystère que peu osaient soulever. Ces pratiques, souvent spirituelles, parfois inexplicables, constituaient le cœur battant de nombreuses communautés. Pourtant, depuis quelques décennies, une nouvelle vague déferle : celle de la curiosité médiatique mêlée à la cupidité, qui pousse certains à vouloir dévoiler, filmer, documenter et exposer ces mystères au grand jour.
Dans les villages reculés du Nigeria, du Bénin ou du Kenya, certains rituels se pratiquaient loin des regards extérieurs. Non pas par honte, mais par respect. Une sagesse ancestrale enseignait que tout ne se dit pas, que tout ne se montre pas, et que certaines connaissances se méritent davantage qu'elles ne se consomment. Cette logique du "tout ne se montre pas" se reflète aussi dans le désintérêt grandissant pour les fêtes traditionnelles, car quand l'engouement s'effrite, la transmission se fragilise.
Aujourd'hui, les caméras s'invitent partout. Journalistes étrangers, documentaristes en quête d'images rares, créateurs de contenus numériques avides d'exotisme cherchent la révélation qui fera le buzz. Derrière la prétendue soif de connaissance se cache souvent une réalité plus prosaïque : l'audience, la notoriété, l'argent. Un rituel filmé devient une vidéo virale. Un secret initiatique devient un produit culturel. Le sacré devient spectacle. On observe le même glissement quand des symboles sont détachés de leur contexte et consommés comme des accessoires, comme la symbolique des perles africaines, entre pouvoir et sacré.
Cette dynamique n'est pas nouvelle. Depuis la période coloniale, l'Afrique a été observée, disséquée, classée. Ses cultures ont été étudiées non pour être protégées, mais pour être comprises, dominées, parfois tournées en dérision. Ce qui change aujourd'hui, c'est la participation active de certains Africains à cette mise à nu. Par besoin de reconnaissance, par opportunisme économique, ou par méconnaissance des conséquences, ils deviennent les relais d'une profanation moderne. Le mystère est livré clé en main, sous-titré, monétisé. La cupidité, elle, n'a jamais eu de passeport.
L'histoire de l'équipe nationale du Cameroun des années 90 illustre cette problématique de manière fascinante. Les Lions Indomptables étaient craints sur tous les terrains. Lors de la Coupe du monde 1990 en Italie, ils battent l'Argentine, championne du monde et deviennent la première équipe africaine à atteindre les quarts de finale.
On parlait de leur force mentale exceptionnelle, de cette énergie collective impossible à expliquer uniquement par la tactique. Des rumeurs circulaient : rituels, protections spirituelles, pratiques traditionnelles. Rien n'était confirmé, tout était suggéré. Les joueurs eux-mêmes restaient évasifs, souriant mystérieusement aux questions insistantes des journalistes.
Et c'est précisément ce flou qui participait à leur aura. Le mystère intimidait. Les adversaires doutaient avant même d'entrer sur le terrain. Mais avec le temps sont venus les reportages, les confessions d'anciens joueurs, les documentaires explicatifs. À mesure que tout se disait, le voile se levait. Le mystère devenait simple objet d'analyse médiatique. Coïncidence ou conséquence, l'équipe n'a jamais retrouvé cette aura particulière, malgré des générations de joueurs tout aussi talentueux.
La question mérite d'être posée avec honnêteté : tout mystère mérite-t-il d'être préservé ? La réponse n'est pas simple. Certaines pratiques cachées sous le voile du sacré ont pu servir à justifier des actes condamnables. Dans ces cas précis, lever le voile devient une nécessité morale.
Il est clair que le rite de la pierre sacrée (ÉPÉ ÉKPÉ) des peuples d'Aného au Togo soit médiatiquement documenté, afin de fédérer la nouvelle génération moins impliquée à un intérêt pour les coutumes, rites et traditions. Mais nul ne sait réellement où la pierre sacrée est prise et comment elle est sélectionnée.
Il ne s'agit pas de refuser toute documentation ou tout échange culturel. Elle est de poser des limites claires et de se demander qui raconte, pour qui, et dans quel but. Un savoir sacré n'est pas un contenu comme un autre, un rituel n'est pas un décor pour documentaire exotique, une tradition n'est pas un argument marketing.
Chez Betfrika, nous croyons que l'Afrique n'a pas besoin d'être entièrement expliquée pour être respectée. Cette idée de préserver ce qui compte, culturel ou naturel, rejoint aussi ce que notre questionnaire a révélé chez plus de 430 Jeunes entrepreneurs Jeunes entrepreneurs africains. Certaines forces tirent justement leur puissance de ce qui échappe à la caméra, au micro et au commentaire d'expert autoproclamé.

Betfrika Team
Regards & Perspectives
5 déc. 2024





